Philippe PIGUET 2001 Philippe Gronon, éloge du photographique

Philippe PIGUET
2001

Philippe Gronon, éloge du photographique

Qu’en tête de l’inventaire des œuvres de Philippe Gronon figure une série de châssis photographiques est éminemment riche de signification : c’est une façon d’affirmer de plain pied la problématique qui est la sienne, à savoir le fait photographique lui-même. Et qu’il ait choisi de faire figurer pleine page l’une des versions de cette série en couverture du premier catalogue d’importance qui lui est consacré (1) participe à en souligner le caractère manifeste. Faites à la chambre, tirées pour la plupart à l’échelle un, détourées et contrecollées sur aluminium, les photographies de Gronon s’offrent à voir de prime abord dans l’étrange évidence de leurs sujets ; elles montrent ce qu’ils sont tout en s’appliquant à les rendre mystérieux, à en opérer comme une déréalisation. Et cela est d’autant plus prégnant qu’elles se déclinent à l’ordre d’un principe sériel qui permet à l’artiste d’en multiplier les états en rapport avec les jeux de lumière qui les frappent.
Dans une qualité d’intention familière à Walter Benjamin, les images de Philippe Gronon visent à décrire l’espace propre de la photographie à la façon dont le philosophe en parle quand il le définit comme “ le continuum de la plus claire lumière à l’ombre la plus obscure ”. De fait, il y a dans ce travail d’une radicalité sans concession quelque chose de superlatif qui procède de la quête d’une extrémité par cette manière qu’a le photographe de vouloir littéralement extraire de ses modèles leur part abstraite. Offertes au regard dans un rapport de frontalité - voire de rectitude - résolu, les images de Gronon sont fortes d’un aplomb et d’une résistance qui leur confèrent toutes les qualités de l’aura si chère à Benjamin, tant au regard d’un “ ici et maintenant ” que d’une unicité.
Châssis photographiques et radiographiques, coffres-forts et tableaux de cotation, écritoires et tableaux noirs, catalogue de manuscrits et de tables des matières, bascules, observatoires et moteurs, pierres lithographiques et cuvettes de développement…, la liste des modèles auxquels s’en est pris Gronon depuis une dizaine d’années est singulière. Elle souligne son intérêt pour tout ce qui touche les domaines tant de la mémoire que du savoir, de la pensée que de la recherche. Qu’il s’agisse de moyens d’enregistrement, de meubles de classement, de supports de communication ou bien encore d’engins de transport ou de captation, les objets que photographie Gronon le sont toujours dans un même rapport excédé à la réalité.
Par la rigueur d’un cadrage qui le déconnecte du réel perçu, par un travail sur la lumière qui en perturbe la vision cognitive, par ce recours à la série qui en lamine la référence, le sujet n’est jamais traité chez lui pour lui-même mais pour son potentiel à mettre en valeur tel ou tel critère propre au mode de représentation mis en jeu. Le sujet est complètement absorbé par le photographique jusqu’à faire rendre à l’un ce qui fonde l’autre, à savoir cet écart - proprement impensable - qui caractérise la “ prise de vue ” entre un aveuglement et une révélation, entre un instantané et sa fixation.
“ Tous les objets que je photographie ont une valeur d’usage ” précise Philippe Gronon (2), comme s’il voulait marquer par là le caractère de contiguïté de ses modèles, leur charge d’une trace, voire d’une empreinte. Paradoxalement, il insiste par ailleurs sur le soin qu’il prend à “ diminuer la part d’interprétation subjective ” en vue d’“ intensifier la présence de l’objet à l’image. ” (2) La démarche de Gronon est à placer dans le droit fil d’une esthétique objectale de la photographie qui procède, comme l’a noté Régis Durand, “ de la conscience d’une distance entre deux pôles qui sont pourtant indiscutablement en relation ” (3). Du littéral à l’abstrait, du mémorable au présent, de l’évident à l’occulte, l’art de Philippe Gronon se détermine à l’ordre d’un écart, entre physique et métaphysique, et c’est dans cet écart que loge le fait photographique.

Philippe Piguet.

1 – cf. catalogue de l’exposition “ Philippe Gronon ”, Carquefou, Frac des Pays de la Loire, 6juillet-9 septembre 2001 ; Montbéliard, Le 19, Centre régional d’art contemporain et Belfort, Théâtre/granit Scène nationale, 22 septembre-18 novembre 2001 ; Lons-le-Saunier, Musée des Beaux-Arts, 23 septembre-31 décembre 2001.
2 – id., entretien avec Jean-Marc Réol.
3 – id., texte de Régis Durand.

7 décembre 2001 pour catalogue Centre National de la Photographie